Victime (pour adulte)

Victime

 

Une belle soirée s’annonce. Des amis, un bon repas. La fête. Je me sens bien, j’ai envie de partager cet état. Après le repas, on se met à danser. Des petits jeux de séduction s’instaurent. Chacun participe. Les hommes présents jouent avec les femmes échangeant des sourires, des regards, des gestes de tendresse amicaux. C’est agréable de sentir ainsi que l’on peut partager, que la confiance est là, que les couples sont confiants en leurs amis. Karine et son mari sont là. Elle danse avec Grégoire et joue avec lui. Si je ne l’avais pas su en couple j’aurai pensé qu’eux deux en formait un. Je la sens libre, joyeuse, libérée. Son mari dans la danse s’approche de moi. J’entre dans son jeu : regards aguicheurs, danses sensuelles… J’ai confiance, je me libère, je joue et exprime mon bien-être.

Tout à coup, dans la danse, sa main remonte le long de ma cuisse jusqu’à ma culotte. Je la repousse gentiment pensant que c’est juste un geste qui a été un peu loin par rapport à l’intention première.  Je reste dans le jeu et continue à danser. De nouveau, sa main remonte trop haut. Je commence à me sentir mal à l’aise, j’essaie de le repousser sans provoquer de scandale et en continuant à danser. Cette fois, sa main est entrée et à touché mon sexe. Il sent ma faiblesse. Tout à coup, il m’attrape d’une main franche et me plaque  contre lui. Sa deuxième main pénètre alors franchement  en moi. Je sens ses doigts entrer, jouer avec la partie la plus intime de mon corps. Je lis une jouissance extrême dans ses yeux. Je me sens souillée, je me mets à crier : « Lâche-moi !!!! Aidez - moi ! Aidez – moi ! ». Tout le monde se retourne. Personne ne remarque ce qui se passe. Les regards semblent me dire : « Qu’est-ce qui te prends pour ainsi gâcher la fête ? ».  Seule Marthe, mon amie de toujours,  semble comprendre immédiatement que quelque chose de grave se passe.  Choquée, elle se retournée vers Karine, pensant qu’elle va réagir. Mais non, Karine dit « Tiens, c’est marrant leur truc ! » et part boire un verre.  La plupart des autres la suivent avant de reprendre la danse.

Tout ça ne dure qu’une fraction de seconde.  L’homme me lâche rapidement mais il a eu le temps de faire ce qu’il voulait.  Pour moi, ces instants ont duré une éternité ! Je m’effondre en larmes sur une chaise dans un coin sombre de la salle. Marthe me rejoint. « Qu’est-ce qui t’arrive ? » me demande-t-elle.  Je lui explique le geste. Son regard semble horrifié. Elle me prend dans ses bras et me souffle « C’est un viol, on ne peut pas laisser faire ça ! », puis elle se lève et revient avec les amis. Elle leur explique car je n’arrive plus à parler tellement les larmes m’envahissent.  Karine regarde son mari. Je pense un instant qu’elle va réagir et lui dire ce qu’elle pense de ce geste. Mais non, elle se retourne vers moi et me dit : « Je savais que tu étais jalouse de moi, mais alors là, essayer de détruire mon couple en inventant une histoire pareille ! » Je suis complètement abasourdie. Je ne comprends plus. Là, un autre ami prend la parole et s’adresse aussi à moi : « Ton histoire ne tient pas debout, tu dansais avec lui depuis le début et ça avait l’air d’être plutôt sympa ! Qu’est-ce qui t’a pris d’inventer ça ? » . La honte s’empare de moi, j’ai la nausée. Ai-je tout inventé, imaginé ? Pourtant je n’ai rien bu et je sens encore ses gros doigts forcer mon sexe.

Tout le monde est reparti danser. Karine embrasse son mari avec fougue. Qu’est-ce que je fais là ?  Marthe est allée chercher nos manteau, elle revient vers moi, m’aide à me lever, nous sortons dans la nuit. Elle me raccompagne chez moi.

Je m’effondre sur mon lit. Les doutes et la culpabilité s’emparent de moi.  Qu’ai-je fais ? J’ai honte. Honte d’avoir gâché la fête, honte de me sentir mal, … suis-je folle ? Anormale ? Dois-je me laisser faire dans ces cas là ? Qui suis-je ? Est-ce la juste réponse à une attitude déviante de ma part ? Ces questions m’envahissent, la culpabilité ne fait que grandir. J’ai envie de disparaître. Je suis lamentable ! Jamais je n’aurais du me libérer et exprimer mon bien-être. C’était  de la provocation…

Petit à petit ces questions installent une certitude en moi : j’ai provoqué les faits et mon attitude est minable. J’ai honte comme jamais.

La main de Martha sur mon épaule. Je sursaute. Je la regarde comme horrifiée. Elle pose sur moi un regard tendre et doux. Comment peut-elle encore me choyer après ce que j’ai fait ?

Martha sent mon geste de recul, elle perçoit ma honte. Je ne sais pas comment elle fait, on dirait qu’elle sait lire en moi. Je m’entends demander « Ça fait longtemps ? ». Elle me sourit et répond « Il est bientôt 5 heures. Nous sommes rentrées à minuit. Je ne peux pas te laisser dans cet état là, je reste avec toi jusqu’à ce que tu ailles mieux. »

Une vague de chaleur monte en moi, les larmes roulent à nouveau sur mes joues, intarissables. Je suis épuisée.  Je m’allonge et m’endors.

 

La caresse douce d’un rayon de soleil sur ma joue me réveille. Il est 10 heures. Martha est toujours là, elle a même préparé du café. Elle répond à mes questions avant même que je les pose.

« Ne t’en fais pas pour moi, j’ai dormi dans ton canapé. Comment vas-tu ? ». Mal. Je vais mal mais n’ose pas le dire. Mon silence répond à sa question.

Elle m’invite à venir boire un café et manger un peu. Je me lève sans grande conviction et m’assoie à la table avec elle. Je croque dans un croissant qu’elle a aussi pensé à acheter (elle sait que j’adore ça !), je mâche longuement, je n’arrive pas à avaler. Ce sera mon seul déjeuner. Le café, j’arrive à en faire descendre quelques gouttes.  Martha m’observe.

Tout à coup, je prends la parole : « Comment peux-tu être là avec moi et essayer de me faire plaisir après ce que j’ai fait ? »

Martha comprend. Elle est psychologue et sait lire les gens à travers leurs comportements et leurs mots.  Je m’attends à ce qu’elle me laisse et me dise qu’effectivement mes comportements ne sont pas normaux. Mais non. Elle met encore plus de douceur dans son regard, me demande de l’écouter.

« Tu n’as rien à te reprocher. Tu n’as rien fait de mal. Tu as vécu hier un traumatisme immense renforcé par les réactions de nos amis. Tu es une VICTIME. » Ce mot m’est insupportable. Je répète inlassablement :

« - Mais je l’ai provoqué, j’ai dansé et joué avec lui !

- Et alors ? … On a tous dansé et joué hier. Tu ne dois pas culpabiliser.  Le seul responsable c’est lui et tu es une VICTIME…

- Mais…

- Laisse-moi parler ! Je connais bien les mécanismes engendrant la culpabilité chez les victimes de maltraitance.  Je suis sure que tu as honte, que tu te sens responsable. Mais il n’en est rien. Tu as le droit d’être une femme, d’être jolie, de danser, de jouer et personne, tu m’entends, PERSONNE n’a le droit de décider pour toi, de jouer avec ton corps ou avec tes sentiments ! Hier, cette ordure a abusé de toi, et ça c’est une chose que je ne tolère pas. »

 

Je reste bouche bée. Le flot de larmes  a ralenti. Ces mots ont un pouvoir magique. Ils pénètrent en moi comme un remède.  Petit à petit les mots de Matha me rassurent. J’ai le droit d’exister. Le droit de me sentir bien sans être abusée. 

 

Mais la honte reprend vite le dessus. Martha me rassure mais je n’y crois qu’à moitié.  Rien que l’idée de sortir dans la rue me fait peur. Non, je n’ai pas peur d’être accostée mais j’ai l’impression que tout le monde va me montrer du doigt, dire « C’est elle ! », me regarder comme une pute.  Mon dieu, qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait ?

 

Les mots de Martha me sortent à nouveau de mes pensées :

« -  Ouh Ouh Elo ! …  Tu ne m’écoutes plus !!!!

- C’est vrai je…

- Je sais, coupe-t-elle, Tu dois m’écouter !!!

- Mais…

- Non plus de mais, j’insiste.

- Bon… vas-y, j’écoute. »

Je n’ai aucune conviction en acceptant de l’écouter mais Martha est tellement gentille avec moi que je lui dois bien ça.

«  Je me répète. Tu es la VICTIME d’un abus odieux.  Tu es sous le choc. Le traumatisme que tu viens de vivre ne peut pas être résolu en quelques minutes. Il va falloir que tu acceptes ta situation, que tu arrêtes de te culpabiliser, que tu réapprennes à te faire confiance… C’est un travail long et difficile mais je sais que tu peux le faire…

Voilà ce que je te propose : Je suis ton amie et je pense qu’il est préférable que tu fasses ce long travail avec une personne professionnelle mais neutre. Tu prendras rendez-vous avec un thérapeute. Je t’aiderai à trouver la ou les bonnes personnes de confiance.  En attendant, et même quand tu auras commencé ce travail je resterai près de toi.  Cette semaine, je suis en vacances alors je vais rester avec toi ici. Ensuite, tu viendras me voir ou m’appelleras quand tu veux. Je t’aiderai à te reconstruire, fais-moi confiance. »

 

Je n’ai plus de mots. Elle fait tout ça pour moi. Elle doit avoir raison Martha. Elle est tellement formidable !

 

« Merci Martha. »

 

Elle ne répond pas. Elle sait que j’ai besoin d’évacuer tout ça. Alors,  encore une fois, elle prend les devants. Elle va chercher nos manteaux, me présente mes chaussures… Pas un mot. J’enfile mes baskets, je la suis dehors.


 Elle m’emmène dans la forêt embrasser les arbres !

 

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