Paroles d'un grain de sable

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Je suis un petit grain de sable, minuscule, insignifiant... Et pourtant ! ... J'en ai tellement de choses à vous dire. Vous me croyez ignorant, identique à mes frères. Mais non, chacun de nous a son histoire propre, ses facettes, ses miroirs...et son âme !

Moi, je suis tout petit, rose avec un peu de gris. Du quartz, de la silice comme diraient vos spécialistes... Mais qu'importe! Je suis né comme ça, personne ne me voit, mais je suis là.

J'ai fait un jour partie d'une plage, lieu très prisé par vous, humains. Je n'aimais pas cet espace. Nous étions beaucoup trop nombreux et vos crèmes, vos parfums, les effluves de vos pique-nique m'écoeuraient. Nous avons même un jour essuyé une "marée noire" comme vous l'appelez. Des frères sont restés collés entre eux, ont été asphyxiés, d'autres sont à jamais fixés sur un pauvre rocher qui n'a rien demandé. Vous les humains, vous oubliez ou vous ne voulez pas savoir que nous avons une âme et que vos caprices, vos courses pour ce que vous appelez "argent" nous blessent l'âme trop souvent.

Bon, pour ma part, j'ai eu un peu de chance lors de la "marée noire"; comme j'étais tout petit, je me suis enfoncé et le Noir ne m'a pas atteint. Sortir après, impossible seul! Alors, j'ai attendu. Pour nous, petits grains de sable, l'attente n'est pas une punition, c'est un cadeau de méditation.

Un jour pourtant, j'ai revu la plage. Des enfants, construisant des châteaux, avaient creusé jusqu'à moi et m'avaient remis au soleil. Minuscule que j'étais, ils ne m'ont pas vu. J'ai donc été "rangé" avec pelles et seaux dans le panier de leur maman.

 

C'est alors que mon voyage a commencé... C'était étrange, il n'y avait plus aucun de mes frères dans cette maison. Juste quatre humains comme vous, une famille quoi ! Tous les soirs, j'entendais parler de marchand de sable. Je n'ai jamais compris puisque j'étais le seul grain de sable de la maison et que j'étais dans un panier ! S'il y avait eu un marchand, j'aurais entendu mes frères... Parce qu'évidemment, vous pensez qu'on est silencieux, mais il suffit qu'il y ait deux de mes frères quelque part pour qu'un petit grain comme moi ressente leur présence. Je dis "je les entends". peut-être useriez vous d'autres mots.

C'était étrange cette histoire de marchand, cela permettait aux parents de mettre au lit leurs enfants.

J'aimais cette maison calme et silencieuse. Un doux parfum de propre y régnait et personne ne me dérangeait dans mon panier. J'ai pu constater aussi combien parfois nous représentons une menace. Ca aussi je n'ai pas compris.  Pourquoi ai-je entendu parler de grain de sable dans un projet? Les grains de sable ne sont pas des idées, ils ne s'immiscent pas dans vos projets! ... Vous semblez les ignorer, toujours, mais losqu'un problème survient dans vore vie, c'est toujours la faute d'un grain de sable! ... Etrange...

 

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Ma vie de petit grain tranquille dans un panier s'est terminée un jour de printemps. La famille a pris le panier pour faire un pique-nique dans une forêt. Là, ils ont vidé le panier et j'ai roulé au pied d'un brin d'herbe. D'autres grains étaient là, mais moins nombreux qu'à la plage. La famille d'humains est vite partie. Personnellement, j'ai apprécié ce nouvel univers. De grands arbres majestueux et sages me donnaient des leçons: ils me présentaient les arbustes, les champignons et tous les animaux que je ne connaissais pas. Evidemment, l'océan d'où je venais n'avait rien à voir!

J'ai vécu de longs jours heureux dans cette clairière. Pas, ou très peu d'humains ou d'odeurs artificielles. Pas d'ordures, pas de "marées noires"... des amis, mais pas trop. Le calme propice à ma méditation ensoleillée. L'hiver, un doux manteau de neige venait même feutrer l'atmosphère et m'offrir une immense paix. J'étais toujours aussi petit mais les plantes m'avaient remarqué et le sol m'avait adopté.

 

Toutes les bonnes choses ont une fin comme dit si bien votre proverbe ! Aussi, un grand vacarme, une affreuse odeur de pétrole sont venus un jour bouleverser cette quiétude.

Au début, juste un vacarme, une odeur... Puis, les cris de mes amis les arbres! ... Petit à petit, le bruit augmentait, une immense vibration secouait le sol. Toute la forêt était terrorisée, et moi aussi! Ce sont encore vous les humains qui êtes venus tout perturber ! D'énormes engins conduits par vos frères venaient dévaster notre paradis. Les fleurs écrasées, les pierres déplacées, les arbres arrachés et débités en morceaux... Aucun élément n'a pas été bouleversé.

De mon côté, malgré ma petitesse, je n'ai pas su m'enfoncer comme à la plage pour échapper au désastre. Ainsi, j'ai été soulevé par une énorme pelle avec toute la motte de terre à laquelle j'appartenais, mes amis grains de sable les plus proches et nos fleurs adorées... Nos fleurs sont mortes très vite. J'étais dans le noir car la motte avait été retournée et recouverte par d'autres mottes. Bientôt, une autre vibration de moteur s'est fait entendre. Celle-ci nous a accompagné longtemps alors que nous quittions le vacarme destructeur.

Une violente secousse. Et puis, plus rien.

Dans notre cocon de terre, mes amis et moi méditions pendant que la motte reprenait doucement vie : les feuilles mortes et les petits morceaux de bois faisaient le bonheur des micro-organismes tout autour de nous.

 

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Un jour, la lame d'un pelle est passée tout près de moi. Quelle peur ! J'ai encore été déplacé. J'ai aperçu un instant le soleil et je me suis retrouvé à nouveau dans le noir, dans une atmosphère étouffante et renfermée. De nombreuses secousses dans ce sac ! J'entendais beaucoup de chose à propos de notre sac! Vous les humains, vous avez de drôles de façons de nous traiter : " C'est le meilleur des terreaux ! Il est parfaitement naturel et vient de la forêt, vos plantes vont aimer!" ... Quelle idée de mettre toute notre motte dans un sac étouffant ! Inutile de vous dire que nous vivions tous au ralenti là dedans tellement la chaleur était forte. Nous étions dans un sac, volés à notre clairière, encore pour votre satané "argent"!!!

Heureusement, un jour où le bruit était moindre, où la chaleur était supportable du fait d'une pluie fine qui tombait à l'extérieur, nous avons entendu une voix humaine différente. C'était celle d'un vieux monsieur. Elle disait: "Je voudrais ce sac là, prenez-en soin, il contient la vie!". Le vendeur ne semblait pas comprendre mais comme le monsieur allait lui donner de "l'argent", il a déplacé notre sac avec délicatesse.

 

Ce fut le plus beau jour de ma vie ; Un miracle ! Quelques minutes après que notre sac ait été déplacé, moi et mes amis étions de nouveau à l'air libre ! Le monsieur, qui se faisait traiter de vieux fou par ses voisins, a versé tout le contenu du sac dans ce qu'il appelait son jardin chéri... Il a même été jusqu'à vérifier qu'aucun grain, aussi petit soit-il, ne soit resté prisonnier du sac ! Et là, il nous a parlé, à nous qui n'avons jamais la considération des humains. Oh, il ne s'est pas adressé personnellement à chacun d'entre nous car il ne savait pas combien de grains de sable, de micro-organismes nous étions, mais il nous a dit : " Belle terre de vie, nourrit mon jardin chéri pour que mes fleurs soient plus jolies !" Il a pris un petit râteau et il a étalé la terre du sac pour la mélanger en douceur à celle de l'endroit.

La terre sur laquelle nous arrivions nous a souhaité la bienvenue, les fleurs aussi. Quel bonheur ! Nous, les anciens locataires du sac, nous avons salué, remercié pour l'accueil et nous nous sommes promis de récompenser cet humain. Lui, contrairement aux autres membres de votre espèce, bénissait les grains de sable pour l'aération qu'ils donnent au sol, les mico-organismes pour leur travail dans la décomposition de l'humus... Il nous parlait tous les jours ! C'était la plus belle période de ma vie. Régulièrement, par l'effet du petit râteau, j'étais légèrement déplacé. parfois, j'étais un moment sous terre, pour méditer, d'autres fois, je me retrouvais à l'ombre d'une fleur merveilleuse ou en plein soleil.  C'était un ravissement nouveau chaque jour ! Le vieux fou avait compris le monde ! Il ne s'arrêtait pas aux apparences humaines.

 

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Un jour pourtant, il n'est plus venu. Il était mort. Cependant, depuis, aucun humain n'a osé pénétrer dans sa maison ni dans son jardin chéri (que nous appelons nous jardin paradis). Vos amis disent que cet endroit est maudit pour notre plus grande joie. En effet, je suis toujours au jardin paradis et je vous livre ici un secret:

 

Nous, habitants du jardin paradis, nous avions jurés de préserver le jardin chéri de notre bienfaiteur. Aussi, lorqu'il est parti, nous avons tous conclu un pacte. Pour continuer à vivre notre bonheur, nous pensons tous les jours à notre bienfaiteur humain et nous nous efforçons de faire perdurer vos croyances sur les fantômes du jardin. Ne vous approchez pas humains, les ronces font bien leur travail et nous, grains de sable, nous avons appris à sauter dans vos yeux pour en être vite éjectés par une de vos larmes... Je ne dirais pas ce que font les autres, pour vous humains, notre jardin doit rester maudit! 

Ainsi, avec mes amis, nous vivons aujourd'hui notre jardin paradis, que seul le vieux fou avait compris. 

 

 

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